MOO CHEW WONG
Peindre en dansant
Tout le monde connaît cette photo de Cézanne qui est prise en 1874, à Aix-en- Provence. On le voit appuyé sur un grand bâton, les jambes écartées comme un sportif, regardant devant lui. Mais l´essentiel de cette image réside dans ce que porte l ´artiste sur son dos : sa boîte à couleurs, son chevalet, sa toile et ses pinceaux. Ce jour-là, il se dirigeait sans doute vers la Sainte-Victoire. Pour peindre sur le motif, comme on disait à cette époque.
C ´est le rapprochement qui me vient immédiatement à l ´esprit au moment où je considère le geste de Moo Chew Wong. Ainsi, il se rend sur le site d ´Orly ou à l ´abord des voies ferrées , avec une distance précise ,disposant ses deux grandes toiles pour peindre le mouvement, le passage des éléments du paysage, les situations qui s ´offrent à lui selon les minutes ou les heures, plus ou moins lentes, plus ou moins rapides. C ´est à ce moment-là qu ´intervient la vélocité du peintre. Sa technique de « captation » du paysage et de la situation aléatoire qui s ´offre à lui. Scène, situations, sensations. Trois mots qui correspondent à cette peinture. Et, notamment, quelques choses sans bornes, comme l ´écrivait Cézanne, à Victor Choquet. Moo Chew Wong me dit que s ´impose à lui la nécessité de peindre très vite pour fixer les moments les plus intenses, les plus improbables et les plus accidentels sur les toiles qu ´il a disposées sur le sol.
Mais revenons à un tout autre aspect du travail de Wong.
Depuis une quinzaine d ´années, il s´est attaché à peindre essentiellement les paysages urbains, des lieux que peu d ´artistes s ´approprient. Ce sont des aéroports : Charles de Gaulle ou Orly-Sud, par exemple, devenu désolant comme un aéroport de province. Puis des gares où le passage, la trace des allées et venues des voyageurs, départ et arrivée des trains se concentrent dans une sorte de tourbillon avant de laisser la place à une sorte de fluidité. Dans une autre perspective d ´appropriation, depuis de nombreuses années, Wong collecte des images trouvées dans les magazines de quartiers de Paris ou d ´autres villes qui représentent des images de femmes avec des annonces de rencontres suivies de numéros de téléphone, de phrases stéréotypées qui sont les signes du genre. Il s´empare de cet ensemble pour peindre de nouvelles images, en les détournant et en effaçant leur source pour les rendre illisibles. Ses peintures de moyen format carré forment des grandes scènes, elles sont assemblées, côte à côte, en une large surface carrée, elle aussi. Elles donnent une impression de volume et d ´intensité par la matière même de la peinture qui semble avoir été agitée par la force de la main, de la gestuelle du corps tout entier de l ´artiste.
En allant sur les terrains environnant les aéroports, Wong transporte sur le dos tout son matériel, comme un escargot. Vous voyez l ´image. Le désir du peintre s ´exprime ici en pleine nature urbaine, électrique, chimique (les vapeurs de kérosène), le bruit des moteurs. Il s ´arrête pour peindre une scène là où ses sensations vont se développer, s ´exhaler, se répandre autour des motifs de sa captation nerveuse qu ´il nous transmettra dans son tableau. ´ ´ Quand la sensation est à sa plénitude, elle s ´harmonise avec tout l ´être. ´ ´ Encore, la voix du peintre du Sud qui s ´infiltre dans nos correspondances. On pourrait nommer son geste : Action-Landscape , comme il le suggère. La préparation du matériel est extrêmement précise, méticuleuse. L ´artiste dispose de seize couleurs en poudre, pigments, huile de lin, térébenthine, trois couteaux à broyer, des spatules, marteau, tournevis, pince et clous, des planchettes de cageots que l ´on trouve sur les marchés de vingt-cinq centimètres environ. Ses toiles sont découpées préalablement en deux parties chacune de 162 x 130 cm. Moo Chew Wong tend ses toiles sur le lieu puis cloue des roulettes sur les bords des châssis pour les faire rouler sur le sol et pouvoir les transporter ensuite. Ainsi la danse du corps de l´artiste autour de la toile commence. Les images et les films existent pour s ´en rendre compte. Avant la scène, il effectue un repérage comme pour un film ou pour une photo. Il pose ensuite ses toiles et se donne environ trois heures trente minutes de peinture, selon les jours, le lieu, les heures de la journée. Wong a acquis une maîtrise qui lui permet de réaliser ses deux tableaux en ce temps défini par lui-même. Tout doit être concentré dans un laps de temps défini pour que le tableau reflète son énergie, des images intenses pleines de couleurs et de sensations pour le spectateur. Tous les lieux que s ´approprie l ´artiste relèvent de la vitesse et du sujet-objet : l ´avion étant le symbole de la vitesse, une véritable obsession, comme le train, le TGV. ´ ´ J ´ai d ´abord une image préconçue dans ma tête, je réalise mentalement la scène. Cela rejoint la philosophie chinoise dans la dynastie des Song. Le poète-peintre a déjà dans son coeur le bambou avant qu ´il ne commence à le peindre. Je fais mienne cette conception. ´ ´, dit-il.
Pour la série des « Nus », il utilise comme matériau les journaux gratuits (il y en a des milliers dans son atelier !) tels que Paris Paname, Paris Médias où figurent des photos de femmes, avec des SMS de mobiles, des numéros de téléphones pour appeler les filles, divers signes typographiques et des offres pour des cassettes de films érotiques , où l ´on peut y reconnaître une certaine identité par leur ´ ´ traçabilité ´ ´. Il y puise ses sources d ´images (objets du quotidien moderne) et cette démarche s ´apparente pareillement à son travail urbain. Il peint en quelque sorte le motif déjà élaboré, industrialisé, banalisé, un ready-made, pourrait-on dire. ´ ´ Ici, les photos des filles sont coupées ou tronquées pour les rendre attractives de manière subtile. ´ ´ Les Nus (format 30 x 30 cm) sont peints avec de petits couteaux, des petites spatules, un peu à la manière d ´un sculpteur ou d ´un maçon faisant des bas-reliefs. Moo Chew Wong a déjà peint plus de 300 nus. ´ ´ Aujourd ´hui, je me suis libéré des références occidentales. J ´ai acquis une technique. Ma peinture est contemporaine. ´ ´
Par ce mouvement particulier de peindre qu ´il nomme Action-Landscape (en référence, bien sûr, à l ´action-painting inventé par Harold Rosenberg pour situer le mouvement de certains peintres américains), Moo Chew Wong a trouvé un procédé stylistique qui allie expression du corps, technique et réflexion. Même si sa démarche est totalement élaborée, elle reste essentiellement physique et sensitive. Il capte certaines images, en élabore la texture, la forme en faisant danser son corps autour de la toile, en s ´y projetant entièrement. Ce en quoi il rejoint les grands peintres qui ont expérimenté le grand tourbillonnement du monde, au fond d ´un cerveau, qui perçoit avec lyrisme ce ´ ´ magma urbain ´ ´, avec les cinq sens. Il n ´y a aucune frontière qui sépare le sensible du sensuel. Un tableau est un morceau de la vie de l ´artiste.
©Patrick Amine
Moo Chew Wong, né en Malaisie, vit à Paris depuis 35 ans. Il enseigne la gravure à l ´Ecole supérieure d ´art et de résidence d´artistes du Centre national d ´art contemporain La Villa Arson, à Nice (France).

Patrick Amine est essayiste et critique d ´art et de littérature au magazine Art press. Il a publié récemment Petit éloge de la colère (Ed. Gallimard-Coll. Folio, 2008) et un livre sur l ´oeuvre dessinée de l ´artiste Hervé Di Rosa, Journal modeste, Entretiens avec Hervé Di Rosa (Ed. Buchet-Chastel, 2007).